entretien avec pascal, chef-atelier du doro !

entretien avec pascal, chef-atelier du doro !

Bienvenue dans l’atelier de Pascal, l’un des poumons du Dorothy ! Dans les lignes qui suivent, vous trouverez de nombreuses bonnes raisons de venir participer aux ateliers du mardi ou du samedi. Mais écoutons le maitre des lieux nous en parler….

Quel est, pour toi, le but des ateliers {menuiserie, plomberie, électricité} que tu animes chaque semaine ?

Les ateliers permettent de passer de « je vais faire » à « je fais ». J’accompagne les gens à faire les choses. C’est de la réalité, du concret. Et en se découvrant dans l’acte de faire, on trouve à l’intérieur de soi des capacités insoupçonnées. En tant qu’être humain on va chercher le compliqué, ce qui est en relief, au lieu d’aller chercher la simplicité. Il faut enlever tout un tas de choses pour penser simple. Je pianote là-dessus, je m’adresse à l’intelligence de la personne, et pour cela je la nourris avec des choses simples, avec l’essence des choses, pour qu’elle puisse faire. 

Les gens s’ouvrent très rapidement car même s’ils arrivent avec les volets clos, le fait de leur apporter quelque chose les titille, c’est très rare d’avoir de la suspicion. Je ne leur démontre rien, je vais les chercher là où ils en sont. J’aime bien quand les gens ont des projets, où ils se projettent pour faire des choses et surtout pour donner une deuxième vie aux choses : ne pas jeter, être dans une bonne récup’, …parfois on n’a pas besoin d’un projet précis. Même si on ne fait pas le lien tout de suite, on peut se se poser la question : qu’est-ce que je vais faire avec ça pour répondre à tel besoin. Là aussi on créé, on met son cerveau en route…on est tous des créateurs, et beaucoup l’oublient.

Comment fais-tu ?

Je pose des questions, je suis hyper interactif : « c’est quoi le bois pour toi ? », « comment tu imagines l’électricité ?». Souvent, les gens passent tout de suite au deuxième chapitre (le compliqué) au lieu de s’attarder sur le premier : la matière. J’aime bien animer avec cette intention : « et moi, comment j’aurais aimé qu’on m’apprenne ? ». Quand j’étais môme (14 ans), j’étais apprenti avec un type qui savait tout faire mais qui ne disait pas un mot de la journée. J’ai dû comprendre en observant, parfois même en cachette. Alors quand je suis entré dans la formation professionnelle, j’ai beaucoup réfléchi à la pédagogie : je suis le maillon d’une chaine, la transmission est très, très importante. Je te passe un témoin et tu vas aller plus loin avec. Le savoir ne doit pas se perdre. L’idée d’une civilisation c’est j’observe, je transmets, les autres écoutent, le prennent à leur sauce et font évoluer. Pendant les ateliers, je laisse l’intelligence de l’autre mâcher ce que je donne. C’est étonnant, les gens font à leur manière, et parfois ça me surprend. J’ai besoin de ça, de m’enrichir encore et encore et encore… 

J’ai rencontré des femmes qui se sont entendu dire toute leur vie, quel que soit leur âge : « fais pas ça, tu vas faire une bêtise ». Moi je dis au contraire, fais-le, et plus tu vas faire de conneries, mieux ce sera. J’en ai vu en larmes de voir ce qu’elles étaient capables de faire, à faire des enduits, je te jure, venant de l’autre monde. Les femmes sont plus méticuleuses, soigneuses, précises… (un mec ça veut tout contrôler, maitriser). Alors que toute leur vie on leur a dit qu’elles allaient faire des conneries, là on leur donne cette capacité d’aller au-delà de la position obligée, c’est un truc de dingue de voir ça.

Comment ta pédagogie s’incarne dans les ateliers ?

En menuiserie, le point de départ est souvent : « quel rapport a-t-on chacun avec le bois ? », ou « C’est quoi pour toi un arbre ? » Je repère comment ils se situent. Personne n’aime pas le bois, n’aime pas l’arbre, ça n’existe pas. Même un bûcheron aime le bois. Je veux aller plus loin avec les mots, de bien les choisir : le charme, la noblesse… Il faut éveiller les sens, pour travailler le bois, j’ai besoin de mots romantiques. C’est ce qui me permet ensuite d’écouter le son du bois pour le guider. On n’est pas dans la maitrise des choses, on s’embellit et on s’ennoblit. Je mets en avant le respect, je sors de l’automatisation, de la domination des choses. C’est l’association entre « à qui j’ai à faire » et « ce que je dois faire. »

La plomberie, ça parait rébarbatif et c’est complexe : chaque chose que tu fais mal, tu le reprends dans la tronche, c’est du ping-pong. En expliquant comment ça fonctionne, on garde la complexité, mais on est dans la compréhension de cette complexité. L’approche est moins rebutante comme ça. Il faut se positionner mentalement (serein, je sais que je vais avoir à faire à quelque chose qui va être contre moi, je ne dois pas m’emporter) et techniquement (le fonctionnement). J’apprends à pallier aux soucis du quotidien, avec des petites astuces à la portée de chacun, dans une pédagogie humoristique, imagée.

Avec l’électricité, on est dans le rêve. On ne la voit pas, on ne la sent pas vraiment. En électricité, il faut comprendre, après c’est simple, la suite vient tout seul, comme un cours d’eau qu’on peut diriger. Avec ce qu’on comprend, on peut ensuite créer : « qu’est-ce que je peux faire avec ça ? ». L’information permet la liberté d’action, et une possibilité de faire, les gens peuvent se dépatouiller en fonction de ce qu’ils ont à faire. Après il faut pratiquer, c’est comme tout. Mais le fait de mettre dans l’exercice de faire, déjà, ça change tout.


In fine, la pédagogie est commune mais j’appuie sur des notes différentes. Je parle aussi des freins : à un moment, il faut d’autres compétences, d’autres matériels. Je parle aussi de la sécurité : le respect des normes d’utilisation pour les outils (les machines en menuiserie), les normes d’installation pour l’électricité ou par rapport à la pression de l’eau…il faut comprendre à qui on a à faire. La sécurité, c’est aussi soi-même en train de faire – là aussi on se comprend et on s’enrichit.

Qu’est-ce que cela t’apporte ?

J’aime que chacun donne de l’historicité aux choses. Je dis souvent « travaille à ta légende ». Peu importe ce qu’on met derrière, c’est laisser une trace. Faire un meuble, changer un robinet, réparer une prise…la satisfaction qu’on en tire, ça ne peut pas s’enlever. Cette satisfaction, c’est intime, très personnel… dans la vie de tous les jours il y a peu de cette satisfaction concrète, réelle. C’est s’enrichir à chaque instant – comme dans la vie, c’est ça qui nous donne notre densité, notre estime de soi, ce sont des instants magiques. J’ai une base de pragmatique, j’ai besoin de ce réel. 

Je prends des bouffées d’enrichissement, d’énergie à travers les ateliers. Je capte des moments suspendus, il n’y a plus de temps, c’est un échange entre des perceptions, des choix, …c’est la vie là. Y a de la rigolade. Et moi je suis maître de cérémonie entre ceux qu’ont de l’humour, ceux qu’ont le verbe facile…c’est l’harmonie, on arrive à une mélodie super sympa. Dans ce temps suspendu, avec l’atelier au fond du couloir, un peu à part, c’est l’instant qui va amener du plaisir et de la facilité à faire après. 

C’est un peu comme s’il y avait un gué à passer, moi ça va, ça fait mille fois que je passe, je connais les dédales, alors je t’accompagne dans les dédales, et après tu fais ta route. 

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR FANNY RAMPINI.

L’égalité

Depuis quelques semaines, je donne des cours particuliers de français à P… Je l’aide à préparer un concours de la Fonction publique qui lui permettrait de devenir agent d’entretien titulaire. Nous nous voyons une fois par semaine. À chaque cours, P… se confond en excuses à mon égard : elle est désolée de prendre de mon temps, de ne pas faire suffisamment de progrès, de commettre les mêmes erreurs de séance en séance… Lorsque je lui demande un exercice et que je m’éloigne le temps qu’elle le réalise, je l’entends qui se houspille elle-même : « Nulle, tu es nulle… Ce n’est pas bien… Tu n’as pas honte ? » Plus que de la honte, je crois qu’elle ressent de la gêne. Elle est convaincue qu’à cause de personnes « comme elle », des personnes « comme moi » gâchent leur vie pour rien. Selon cette conception, les premières seraient le fardeau des secondes. J’ai tendance à penser que la vérité est tout autre : que les riches sont le fardeau des pauvres ; que ce sont les pauvres qui peuvent nous sauver, nous, les riches bien portants et sûrs d’eux-mêmes, en nous faisant prendre conscience de notre vulnérabilité et de notre besoin de salut.

Je m’interroge sur les causes de cette attitude si profondément ancrée chez P… Est-elle provoquée par ce que je dis ou par ce que je fais ? Y a-t-il un problème dans la méthode de travail que je lui impose ? Je ne crois renvoyer aucun sentiment d’impatience ou d’insatisfaction. J’effectue ce cours par choix, j’apprécie cette heure hebdomadaire passer avec P…, à essayer de l’accompagner dans la préparation de son concours. Je ne pense pas non plus trop exiger d’elle. La preuve en est qu’elle fait des progrès notables et saisit de mieux en mieux l’enjeu des exercices demandés. Pourtant, quand je la félicite, un sourire voilé de légère tristesse se dessine sur son visage. « Tu es gentil » me répond-elle et cette phrase sonne comme s’il ne pouvait y avoir aucun bienfondé à mes compliments scolaires. 

Je décris cette situation à un ami, vieux briscard au cœur tendre, routier expérimenté des relations humaines. 

Lui : « Que lui dis-tu dans ces cas-là ? » 

Moi : « Je lui dis que c’est bien, qu’elle progresse… J’essaye de lui renvoyer de la douceur… Je lui dis qu’elle ne vole pas mon temps et que je suis content de l’aider. » 

Lui : « Mais aimes-tu lui donner ce cours ? » 

Moi : « Oui… » 

Lui : « Il faut lui dire clairement. Lui dire que tu aimes ce temps ; que ce temps que tu donnes est aussi un temps où tu reçois ; que vous passez un bon moment ensemble. Il faut qu’elle le sache. Si elle le comprend, la colère qu’elle a contre elle-même sera en partie compensée par la joie qu’il y a à te savoir heureux de l’aider. » 

Ces paroles ont été une lumière et cette lumière a eu son efficace. J’ai appliqué le conseil d’autant plus facilement que ces mots reflétaient ce que je vivais intérieurement. P… est plus sereine, moins dure avec elle-même. Une égalité nouvelle anime notre relation durant ces cours. Ni l’égalité des savoirs, ni l’égalité des avoirs, mais une égalité d’un autre genre : l’égalité des estimes réciproques, de la considération reçue de la part d’autrui, de la joie d’être réunis pour ce travail enrichissant pour l’un comme pour l’autre. Le sentiment d’être une charge dont on s’occupe s’est atténué chez P… Je la sens plus légère, moins prompte à penser que j’ai forcément quelque chose de bien mieux à faire.   

La conscience du bonheur que l’autre trouve à se donner à nous facilite l’amour envers nous-même. Donner et recevoir sont joints quelque part dans nos cœurs invisibles.  

Soma

Soirée autour du livre “Dieu n’est pas mort en enfer” D’Adrien Louandre

Soirée autour du livre “Dieu n’est pas mort en enfer” D’Adrien Louandre

Le 23 novembre 2021, le Dorothy a eu le plaisir d’accueillir Adrien Louandre pour une soirée d’échange autour de son livre Dieu n’est pas mort en enfer : les chrétiens dans les camps nazis

S’il existe des témoignages poignants sur la présence des chrétiens dans les camps nazis, comme ceux de Geneviève de Gaulle, Edmond Michelet, Éloi Leclerc ou Jacques Sommet, on ne disposait guère jusque-là d’une vue d’ensemble sur cette dimension de la déportation. Jeune historien, Adrien Louandre révèle ici comment ces déportés ont vécu leur foi dans un cadre aussi inhumain. Dieu était-il présent dans l’enfer des camps ? Oui, répond sans hésiter l’auteur, qui l’a perçu à travers les visages et l’existence de ces témoins ordinaires, dont la foi fut mise pourtant à la plus rude épreuve.

Adrien Louandre est diplômé d’un master en histoire de l’Université de Picardie-Jules-Verne. Il est également animateur de réseaux de solidarité.

Lien pour acquérir l’ouvrage : https://editions-salvator.com/histoire/2709-dieu-nest-pas-mort-en-enfer.html?fbclid=IwAR1Ng7f2dRTk1B1uN7b0-At0aHVTz4EDmwLuz14znfaVUs98Ls-nhFd4GUc

Enregistrement audio de la conférence : https://anchor.fm/le-dorothy/episodes/SOIRE-AUTOUR-DU-LIVRE-DIEU-NEST-PAS-MORT-EN-ENFER-DADRIEN-LOUANDRE-e1auju0

RENCONTRE AVEC Annick Coupé (ancienne porte-parole de l’Union Syndicale Solidaires, secrétaire générale d’ATTAC) : Quel syndicalisme pour aujourd’hui ?

RENCONTRE AVEC Annick Coupé (ancienne porte-parole de l’Union Syndicale Solidaires, secrétaire générale d’ATTAC) : Quel syndicalisme pour aujourd’hui ?

Nous avons rencontré Annick Coupé, ancienne porte-parole de l’Union Syndicale Solidaires (2001-2014), secrétaire générale de l’association altermondialiste ATTAC depuis 2016.

Après une soirée sur l’histoire du syndicalisme et une autre sur un exemple de lutte à France Télécom, cette conférence conclusive du cycle Syndicalisme organisé au Dorothy cet automne invite à penser les enjeux du syndicalisme pour aujourd’hui.

Quelles sont ses faiblesses et ses forces ? Doit-il se transformer et comment ? Que peut-on espérer de l’engagement syndical pour les années qui viennent ?

Pour cheminer avec ces questions, nous vous proposons une conversation avec une actrice au cœur du renouveau du syndicalisme français depuis les années 1980 : Annick Coupé. Annick a été successivement membre de la CFDT, dirigeante de la CFDT-PTT, fondatrice et dirigeante de Sud PTT et de l’Union Syndicale Solidaires.

Après près de 30 ans d’existence, l’Union Syndicale Solidaires compte 110 000 adhérent·es, ce qui en fait une des principales unions syndicales en France. Les syndicats Sud et Solidaires cherchent à renouveler le travail syndical par la pratique de l’autogestion, l’alliance avec les autres organisations du mouvement social, l’engagement dans les luttes peu habituelles pour les syndicats : les mouvements féministes, écologistes, les gilets jaunes…

Lien audio vers la conférence enregistrée : https://anchor.fm/le-dorothy/episodes/RENCONTRE-AVEC-ANNICK-COUP-ANCIENNE-PORTE-PAROLE-DE-LUNION-SYNDICALE-SOLIDAIRES–SECRTAIRE-GNRALE-DATTAC–QUEL-SYNDICALISME-POUR-AUJOURDHUI-e1ct9es

Calais, à la frontière d’un monde

Calais, à la frontière d’un monde

Par Anne Waeles — février 2021

Je suis partie quelques jours à Calais, pour me rendre compte d’une réalité dont je n’ai que de vagues informations, et pour être inspirée par les personnes qui oeuvrent là-bas, présentes dans ces marges du monde, qui répondent à l’exigence de l’évènement.
Évènement : fait auquel aboutit une situation, tout ce qui se produit, tout fait qui s’insère dans la durée. La situation à Calais n’est pas un simple fait, et elle n’est pas non plus fatale, je m’en rends compte là-bas. Elle pourrait être réglée s’il y avait une volonté politique de le faire. Mais surtout, plus qu’elle ne se produit, elle est produite, par les guerres évidemment, puis par l’État français, par la Grande-Bretagne, par l’Union Européenne, par la mairie.

À la gare, je suis accueillie par Philippe et Abdullah. Philippe est jésuite, il vit dans une maison avec des exilés. Abdullah est un de ses colocataires, il vient d’Afghanistan. C’est chez eux que je suis accueillie quelques jours. Ils sont plusieurs par chambre. Philippe dort sous la tente, sur le terrain devant la maison, avec Michel.
Parce qu’en face il y a la « crèche », c’est une maison diocésaine que le Secours Catholique a aménagé en lieu d’hébergement. La mairie cherche à décourager cette initiative, pour l’instant par la visite d’une commission de sécurité.
Pour que le lieu soit aux normes, il faudrait un système d’alarme incendie centralisé. Des travaux couteux et longs. Peut-on vraiment penser qu’il faille mieux dormir dehors, sous la tente, et être réveillé chaque matin par la police, que d’être au chaud, dans un lit, dans une maison qui sinon serait inoccupée, et où il n’y a pas d’alarme incendie centralisée ? C’est cela qu’on appelle la politique ?
Alors Philippe dort sous la tente, pour manifester quelque chose de la réalité : on ne veut pas que les exilés soient visibles, on ne veut pas non plus qu’ils dorment à l’abri, mais ils pourraient tout aussi bien dormir sous la tente, à côté de la maison. La directrice de l’école voisine s’est inquiétée en voyant des tentes apparaître. Puis rassurée, finalement c’était « le prêtre » qui y dormait.

Le lendemain, Philippe est parti pour la journée, je me sers dans les placards pour le petit-déjeuner, comme il me l’a indiqué. Dans la maison, une icône de la sainte famille en exil d’Arcabas côtoie une citation de l’essai Carte Blanche, L’État contre les étrangers, et une déclaration des Droits des personnes sans-abri. Je suis accueillie tour à tour par les gars qui vivent là et qui n’ont pas l’air surpris qu’il y ait du passage dans la maison. L’un part au lycée pour sa formation d’électricien, l’autre nettoie la salle de bain, un autre me demande si je veux manger des œufs pour le petit-déjeuner, Abdullah m’accompagne au Secours Catholique où je vais passer la journée. Le soir on mangera ensemble, et Philippe évoquera les miettes sur la table et les choses communes qui ne sont pas toujours considérées comme telles, mais où chacun vient simplement puiser ce dont il a besoin. Cette vie commune qu’ils aménagent, je me dis que c’est déjà un début de politique.

« La rétention en France et en Europe est d’abord une machine à broyer les étrangers. Les personnes réveillées dans leur tente par des hurlements et ces duvets lacérés, ces personnes interpellées aux guichets de préfecture, contrôlées dans la rue, humiliées, menottées, matraquées, assignées dans des chambres d’hôtel, ces personnes qu’on enferme avec leurs enfants, ces jeunes qui vivent dans la rue dont on radiographie les dents ou les poignets, tout cela n’a pas seulement pour objectif d’expulser d’Europe 6000 personnes par an. Tout cela est puissance de mort. »

Carte Blanche, L’État contre les étrangers, Karine Parrot

Le matin, au Secours Catholique, j’assiste à une réunion où tous les salariés et bénévoles font le point sur leurs actions. On commence par écouter Calais Border Broadcast, le nouveau projet de radio lancé par le Secours Catholique, qui vise à diffuser toutes les informations sur les services proposés par les associations à Calais, le droit d’asile en France et en Angleterre, diffuser des nouvelles, et donner la parole aux exilés sur différents sujets dans des ateliers radios. La radio diffuse en français, en anglais, en arabe, en persan, en pastho et en tigrina. Puis la réunion s’anime au gré des différents sujets du moment. On fait remonter les discriminations dont on a pu être témoins : certains supermarchés refusent l’entrée aux migrants, certains chauffeurs de bus ne s’arrêtant pas aux arrêts où il n’y a que des personnes racisées, les contrôles au faciès sont habituels à la gare. On discute des inquiétudes actuelles, notamment de la commission de sécurité envoyée par la mairie à l’accueil de jour comme à la crèche.
À Calais la politique n’est pas une option. À tous les échelons, l’administration met le travail des associations en échec : menace de fermeture de l’accueil de jour du Secours Catholique – le seul de Calais, arrêtés anti-distribution gratuite de nourriture et de boisson dans la ville, démantèlement quotidien des camps et confiscation des affaires des exilés et de leurs tentes. Je prends conscience de l’ampleur de l’action de l’État contre les étrangers, qui vise à les rendre invisibles et à les nier dans leur humanité.
Je découvre en même temps la persévérance ardente de nombreux bénévoles, qui se mettent au service de leurs frères et soeurs, et ne se laissent pas décourager par l’ampleur de la tâche et le cynisme de leurs adversaires politiques. Dans l’équipe de bénévoles du secours catholique, beaucoup sont retraités, beaucoup viennent de milieux populaires, il y a aussi d’anciens exilés. Je découvre aussi leur créativité au service du bien commun. On évoque la possibilité de tenir des banquets avec des chefs cuisiniers dans Calais pour contester les arrêtés anti-distribution. On annonce la venue de l’évêque d’Arras Mgr Olivier Leborgne et de la présidente du Secours Catholique, Véronique Fayet, pour interpeller l’État et demander l’ouverture de lieux d’hébergement et d’accueil et la fin des politiques d’expulsions. On parle de l’étude à venir pilotée par la plateforme des soutiens aux migrants, qui fédère toutes les associations d’aide aux migrants du littoral franco-britannique : réaliser une nouvelle étude pour actualiser celle de 2016, et comprendre les difficultés des exilés, ce qui les a amenés là et ce dont ils ont besoin. Une deuxième étude fera un bilan des politiques publiques avant les législatives et présidentielles de 2022 pour influer sur la campagne et formuler des propositions.

L’après-midi, près de 400 personnes viennent à l’accueil de jour, pour prendre un café, jouer au foot ou au ping-pong, recharger son téléphone, faire sa lessive dans les lavabos, se faire tirer le portrait par une dessinatrice, discuter. Quelques heures volées à un quotidien de soucis et de survie. Arthur qui cherche à créer une école pour les exilés à Calais vient donner un cours d’anglais. Dans un coin de l’immense salle, une dizaine de gars sont massés autour de lui, les visages attentifs et réjouis.
Je suis frappée par le public : majoritairement jeune, exclusivement masculin. Il y a quelque chose d’infiniment pesant dans la combinaison de leur force vitale et de leur désœuvrement. À 16h je suis sonnée par ce tourbillon, et je m’éclipse pour aller voir la mer.

Le samedi Arthur me fait visiter l’auberge des migrants. Un immense hangar où plusieurs associations travaillent conjointement pour préparer des repas à distribuer – une cuisine de collectivité y est installée –, distribuer des vêtements et des tentes, fournir aux exilés de quoi se chauffer. On discute quelques instants avec des jeunes qui se relaient pour fendre des bûches venues d’Allemagne pour en faire des sacs de 7 kg à livrer dans les camps, beaucoup d’entre eux sont anglais, comme de nombreux bénévoles à Calais. Au-dessus de l’atelier bois, un petit écriteau donne du coeur à l’ouvrage : Welcome to the good side of history.

Le soir je visite la maison Maria Skobtsova, fondée par des Catholic Workers à Calais. Je suis accueillie par deux jeunes bénévoles, Marie et Brandon, qui vivent là avec trois familles. La maison a vocation à accueillir les personnes parmi les plus vulnérables, qui leur sont envoyées par d’autres associations : des familles, des femmes seules, des personnes malades ou handicapées. Chacun fait la cuisine à tour de rôle, le menu est iranien ce soir là. Après une bénédiction du repas, les discussions s’animent en plusieurs langues, on se sent vraiment dans un foyer. À l’étage, une femme enceinte se repose. D’un instant à l’autre elle peut avoir besoin d’être conduite à la maternité. Après le diner nous partageons un temps de prière avec Brendon et Marie, dans une partie du salon qui fait office de coin prière. Quand le rideau est tiré, c’est le signal qu’il faut se faire discret. Chacun peut se joindre à la prière qui a lieu chaque soir et matin, et souvent les uns et les autres prient côte à côte, selon leur langue et leur foi. Dans la maison devenue silencieuse, sous les icônes de Jésus et son ami, et de Marie Skobtsova (une sainte orthodoxe audacieuse qui suscite ma curiosité), nous prions pour que toute la maison puisse accueillir la vie du bébé à naître, déjà appelé Timothée. C’est le début du Carême, et nous ouvrons la Bible pour tomber sur le livre d’Isaïe : N’est-ce pas plutôt ceci, le jeûne que je préfère : défaire les chaînes injustes, délier les liens du joug; renvoyer libres les opprimés, et briser tous les jougs ? N’est-ce pas partager ton pain avec l’affamé, héberger chez toi les pauvres sans abri, si tu vois un homme nu, le vêtir, ne pas te dérober devant celui qui est ta propre chair ?

Je repars de Calais bousculée. Je n’ai pas vu de camps, mais le tunnel au loin, et le port. Je n’ai pas vu les camps : on veut les rendre invisibles, mais ils sont présents partout à Calais, dans les discussions, dans les traits fatigués des exilés que l’on croise avec leurs affaires dans la ville, dans la pesanteur de cet après-midi à l’accueil de jour.
Je me demande de quoi Calais est vraiment la frontière. Je me dis aussi que pour moi, femme blanche et de classe moyenne, il n’y a pas de frontière. Les frontières sont pour les étrangers, mais surtout pour les pauvres. Plus une personne étrangère est riche, moins elle est étrangère. Je me demande si j’ai envie d’habiter le monde duquel Calais est la frontière. Ce monde où de l’autre côté se tiennent ces personnes qu’on appelle migrants – illégaux ou légaux – parce qu’on les a exclus.

Quelques jours après être rentrée à Paris, je reçois un courrier de Philippe, qui m’annonce qu’ils ont reçu un arrêté de fermeture administrative pour la crèche – le centre d’hébergement ouvert par le Secours Catholique, et ces quelques mots « C’est la lutte finale ». Je pense aussi à la lettre de Paul aux Corinthiens : « Voici maintenant le temps favorable, voici maintenant le jour du salut. »

Visites à “l’Ecole des Semeurs”

Visites à “l’Ecole des Semeurs”

Au cours de l’année 2020, plusieurs personnes de l’équipe du Dorothy ont eu l’occasion de rendre visite et de participer aux chantiers organisés par cette ferme-école originale lancée en 2018 pour permettre à des jeunes en décrochage scolaire de se former au métier de maraîcher-primeur. Un très beau projet que nous souhaitions vous faire découvrir !

Un projet unique en France

L’Ecole des Semeurs a bien des particularités qui nous ont été données de découvrir au fur et à mesure de nos visites. En arrivant sur les lieux, au coeur du pays d’Ouche en Normandie, on est d’abord frappés par la beauté du cadre dans lequel l’école a eu la chance de s’installer : celui du domaine du château de Beaumesnil construit au XVIIème siècle et classé monument historique. Des dépendances et de vastes terrain de culture ont permis à l’école d’accueillir ses premiers élèves tout en initiant différents chantiers d’aménagement pour adapter les lieux aux projets.

Car au-delà du cadre magnifique, c’est bien le modèle de l’école qui la rend si unique. L’Ecole des Semeurs est ainsi la première école de production spécialisée dans le maraîchage biologique et la vente de produits en circuits courts en France. Il existe aujourd’hui 35 écoles de production dans des domaines variés comme l’automobile ou la restauration, à partir d’une pédagogie “faire pour apprendre” qui met les jeunes en conditions réelles de production avec un haut niveau d’exigence et de responsabilisation. C’est à partir de ce modèle que Marie-Cécile, fondatrice et directrice de l’école, a créé sa ferme-école avec le désir d’accompagner les jeunes en décrochage scolaire, tout en revalorisant le travail de la terre, la vente de produits en circuit court et les compétences et l’épanouissement qui en découlent.

L’école au quotidien

La première promo compte 8 élèves qui se forment au CAP de maraîcher-primeur, avec une formation complète allant de la préparation des sols à la formation à la vente, complétée par des matières générales comme le français ou l’histoire. Leurs activités s’organisent autour de deux lieux principaux : une grande parcelle de 4,6 hectares dont 1,4 déjà cultivés et l’ancien corps de ferme du château avec la salle de classe, un petit jardin pédagogique et les bureaux de l’équipe. L’école accueille volontiers les visiteurs par exemple lors des cueillettes du mercredi après-midi où les élèves vous accompagnent pour cueillir vos fruits et légumes vous-mêmes ou vous accueillent dans la boutique à la ferme. Les produits de l’école sont également disponibles via la vente en ligne ou sur les marchés de la région dès le retour des beaux jours !

N’hésitez pas à visiter leur page Facebook, leur site internet, à leur rendre visite sur place, et pourquoi pas à les soutenir si le projet vous intéresse !